Le plan de 5 milliards d’euros annoncé en mars 2025 par le gouvernement français redistribue les cartes du financement de la base industrielle et technologique de défense (BITD). Sur cette enveloppe, 1,7 milliard provient d’investisseurs publics, un montant équivalent est attendu du privé, et 450 millions d’euros sont fléchés vers un fonds dédié aux particuliers, géré par Bpifrance. Ce schéma de cofinancement marque une rupture nette avec le modèle historique où l’État restait le financeur quasi exclusif des programmes militaires.

Mécanisme de cofinancement défense : le rôle pivot de Bpifrance et Definvest
Le montage financier repose sur une architecture à trois étages. Au premier niveau, Bpifrance déploie des capitaux propres et des lignes de crédit via sa filiale Definvest, spécialisée dans les prises de participation au capital de PME de défense. En 2024, la banque publique a injecté plus d’un milliard d’euros dans le secteur.
Au deuxième niveau, la Banque européenne d’investissement (BEI) s’est associée à la Banque Populaire et à la Caisse d’Epargne pour structurer un prêt de 300 millions d’euros destiné aux PME de la BITD. Ce type de cofinancement multilatéral réduit le risque unitaire pour chaque prêteur et allonge les maturités disponibles pour des entreprises dont les cycles de production dépassent souvent cinq ans.
L’argent privé amplifie la capacité d’action publique sans s’y substituer. Les fonds levés permettent à des entreprises de taille intermédiaire de franchir le passage du prototype à la production en série, de recruter des profils ingénieurs rares et de sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement en composants souverains.
La dette publique française contraint fortement les marges budgétaires. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 433 milliards d’euros sur la période, avec un objectif de passage des dépenses militaires de 1,8 % à 3,5 % du PIB.
L’inflation sur les coûts de fabrication des systèmes d’armes rend cet objectif encore plus difficile à tenir avec les seuls crédits publics. Ces mouvements de capitaux liés aux budgets militaires influencent aussi le marché des devises, un paramètre que les acteurs du forex trading surveillent lors des annonces de programmes d’armement.
Capital-risque défense en Europe : accélération post-2022
Depuis 2019, les investissements en capital-risque dans les start-ups de défense ont quadruplé à l’échelle européenne, atteignant 1,5 milliard d’euros en 2025. Trois facteurs structurels expliquent cette trajectoire.
- Le contexte géopolitique post-2022 a poussé les gouvernements européens à relever leurs budgets militaires, créant un marché en expansion rapide pour les fournisseurs technologiques de niche.
- Les fonds de capital-risque, longtemps freinés par des restrictions éthiques ou réglementaires sur la défense, ont adapté leur doctrine d’investissement face à la demande institutionnelle croissante.
- Les technologies duales réduisent le risque investisseur en offrant des débouchés à la fois civils et militaires, ce qui diversifie les sources de revenus et raccourcit le chemin vers la rentabilité.
Le fonds Sienna Hephaistos, lancé en septembre 2025, illustre cette dynamique. Il mobilise 30 millions d’euros du Fonds européen d’investissement pour financer des entreprises spécialisées dans les technologies de sécurité. Les start-ups françaises en cybersécurité, drones et systèmes autonomes accèdent désormais à des tours de table qui étaient réservés aux acteurs civils de la tech.
Exportations d’armes françaises et flux de capitaux sur les marchés
Les ventes de défense françaises ont atteint 29 milliards d’euros en 2024, portées notamment par les contrats Rafale. Les prévisions pour 2025 tablent sur 21 milliards d’euros. Le Moyen-Orient et l’Asie restent les marchés dominants, mais la part européenne progresse sous l’effet du réarmement continental.

Ce volume de commandes renforce la visibilité des entreprises cotées du secteur et attire les investisseurs institutionnels. Les ETF européens axés sur la défense ont capté environ 3,05 milliards de dollars de flux nets selon un rapport d’ARK Invest Europe publié en juillet 2025. Ce chiffre a grimpé à 3,92 milliards de dollars en octobre 2025, soit une progression de 29 % en quelques mois.
Les actions de défense européennes captent désormais des capitaux mondiaux. Cette redistribution des flux influence aussi le marché des devises. L’euro a bénéficié de l’intérêt des investisseurs cherchant des alternatives au dollar, dans un contexte où les mouvements de capitaux liés aux budgets militaires européens redessinent les équilibres monétaires.
Les acteurs du marché des changes intègrent ces paramètres dans leurs analyses, car les annonces de programmes d’armement génèrent des variations mesurables sur les paires EUR/USD.
Segments technologiques prioritaires pour les fonds privés
Les capitaux privés ne se répartissent pas de façon homogène sur la BITD. Une concentration se dessine sur quatre segments où les besoins opérationnels sont les plus urgents et le retour sur investissement le plus lisible.
- L’intelligence artificielle appliquée à la surveillance, à l’analyse de données en temps réel et à l’aide à la décision sur le terrain.
- La cybersécurité, face à la multiplication des attaques ciblant les infrastructures militaires et les systèmes d’information étatiques.
- L’aéronautique et les systèmes de drones, où la miniaturisation et l’autonomie de vol progressent à un rythme qui dépasse la capacité de financement des seuls programmes étatiques.
- Les composants électroniques souverains, pour réduire la dépendance aux fondeurs asiatiques et américains sur les puces critiques.
Ces segments partagent un point commun : ils nécessitent des investissements lourds en R&D avant de générer des revenus, ce qui les rend mal adaptés aux cycles budgétaires annuels de l’État mais compatibles avec la logique de capital-risque à horizon de cinq à sept ans.
Tensions entre rendement financier et souveraineté industrielle
Le modèle hybride État-privé comporte une friction structurelle. Un investisseur privé attend un retour financier, l’État exige un contrôle souverain. Ces deux logiques ne convergent pas toujours.
Sur les composants électroniques, par exemple, la rentabilité d’une fonderie européenne reste inférieure à celle d’un concurrent taïwanais. Un fonds de capital-risque classique hésiterait à financer un projet dont le principal argument est la réduction de dépendance stratégique plutôt que la marge brute.
Definvest et les fonds publics associés jouent ici un rôle de dérisquage : en entrant au capital aux côtés du privé, ils absorbent une partie du risque souverain que le marché ne veut pas porter seul. Ce mécanisme fonctionne tant que les volumes de commandes militaires restent élevés.
Si les budgets de défense devaient se contracter, les investisseurs privés seraient les premiers à se retirer, laissant l’État face à des entreprises sous-capitalisées. La crédibilité de ce pari repose sur la durée : les PME de la BITD ont besoin de visibilité à dix ans pour investir dans des capacités de production. Les prochains arbitrages budgétaires détermineront si le cofinancement privé s’enracine comme un pilier durable du financement de défense français.

